Homme
20 ans
Sang-mêlé
Britannique
Identité
-
- Diplômé·e
- Surnoms : Lucky Luke
- Nationalité : Britannique
Capacités & Statuts
Groupes
Message publié le 21/02/2026 à 13:50
Luke toisait la jeune femme qui s'était déplacée dans sa direction. Contre toute attente, elle ne l'avait pas ignorée comme un gros lourd, non : elle lui parlait.
In-cro-yable.
C'était bien la preuve que tout était question de physique : la femme qu'il était censé filer était déjà collée à lui ! Tout s'expliquait donc ! S'il n'avait jamais pu attirer des filles, c'était parce qu'il n'était pas suffisamment beau. S'il avait su ! Il serait allé à la salle de sport bien plus tôt dans sa vie. Il trouvait aussi qu'il avait la voix plus grave, plus rauque, et cela devait jouer un peu aussi.
- Ah ? Hum, ouais, pourquoi pas. Peut-être qu'on s'attendait l'un l'autre et qu'on l'savait pas ! décréta-t-il en haussant les sourcils, le corps raidi par la présence si proche de Caecilia Fawley, tireuse d'élite, elle peut t'abattre à trois cent mètres sans sa baguette.
Luke arbora un sourire un peu figé. Quand il respirait - un peu trop fort pour quelqu'un qui était venu se détendre dans un bar - il sentait ses pectoraux distendre son tshirt et s'émerveilla encore de posséder de pareils atouts. D'ailleurs, il bomba un peu le torse histoire de les faire ressortir.
- Je prends toujours du whisky, annonça-t-il d'une voix assurée.
Il savait que là-dessus, il ne pouvait pas se tromper : parce que monsieur Bulstrode buvait du whisky, c'était du whisky qu'il fallait boire, et puis il avait reconnu la même boisson dans le verre de Caecilia.
- Et je m'appelle heu...
Pas Luke Huston, non non non. Vite, un nom.
- Arsène.
Arsène comment ? Ses yeux tombèrent sur la table devant eux, qui n'avaient pas été débarrassée : des chopes de bière vides portaient encore des traces de mousse blanche et entre eux, un paquet de cigarettes froissé. Pris d'une soudaine inspiration, il précisa :
- Marlboro. Arsène Marlboro, j'm'appelle, et alors mes copains pour rigoler ils m'appellent Lucky Strike. Mais vous pouvez m'appeler comme vous voulez, au fond ça m'dérange pas c'est pas très important.
Luke se mordit subitement la lèvre inférieure, suffisamment fort pour se faire un peu mal. Il le fallait, sinon il allait beaucoup trop parler et faire fuir la cible qui s'était assise près de lui. Il coula vers elle un regard curieux. Elle avait un profil qui approchait la perfection : un nez doux, des lèvres parfaitement dessinées, des yeux en amande ornés de noir, et une peau semblable à celle des mannequins dans les publicités. Il avait envie de toucher sa joue, pour en constater la douceur, mais il savait qu'il ne pouvait pas.
- Et vous, vous vous appelez comment ? se souvint-il de demander, histoire de ne pas commettre d'impair en prononçant son nom par inadvertance - il était un cador, ce soir ; ça aussi, ce devait être l'effet des muscles.
Caecilia sentait l'alcool, remarqua-t-il. Ca ne le dérangeait pas le moins du monde. Aurait-elle senti la morue en train de sécher, qu'il n'aurait pas eu l'idée de s'éloigner d'elle. Monsieur Bulstrode allait être rudement content s'il était déjà capable de lui ramener quelques informations. Il se pencha un peu en avant pour mettre un coude sur la petite table et poser son menton dans sa paume, afin de pouvoir la voir un peu mieux. Ce qu'elle était belle.
- Sinon, vous aimez discuter de quoi ? Avec vos copines par exemple ?
Leurs prunelles se miraient, muettes - pouvait-elle se méfier ?
- Pour que je sache avec quoi vous aimez être assommée, parce que j'ai tendance à trop parler, précisa-t-il pour ne pas avoir l'air suspect, et il lui offrit un sourire gêné. Heu, pas réellement assommée hein, c'pas ça que j'voulais dire !
Ca y était, il s'emmêlait les pinceaux. Luke se passa une main sur le visage, tâchant de retrouver son calme intérieur - qui, s'il existait, avait dû être fort bien caché depuis de longues années. D'ailleurs, il ne le trouva pas. Et si Caecilia pensait qu'il voulait vraiment l'assommer ? Il aurait plus qu'à courir et puis quand il aurait atteint trois cent mètres, pfouit, plus de Luke. Enfin, plus d'Arsène.
Mieux vaut être craint qu'aimé si l'on ne peut être les deux
Message publié le 21/02/2026 à 11:21
- Ah ouais ouais, bonjour.
Il n'avait pas dit bonjour ? Il ne se souvenait plus. Luke haussa les épaules, toujours les mains dans les poches.
- C't'à-dire, mon vis-à-vis ? osa-t-il questionner en plissant la lèvre supérieure de circonspection. Nan mais j'sais qu'j'suis un peu trop enthousiaste on me l'a déjà dit. Mais j'suis comme ça moi m'sieur Bulstrode, je bouillonne de l'intérieur que voulez-vous ! C'est qu'j'ai de l'énergie à distribuer quoi !
Luke s'empara du verre de whisky avec ce même enthousiasme certain, et y trempa les lèvres - parfaitement inconscient de la qualité du breuvage. Son palais n'était guère habitué à faire beaucoup de différences entre les alcools, bien qu'il eût déjà copieusement bu lors de soirées par le passé. Il sirota longuement tout en observant Quintus de ses prunelles écarquillées au-dessus du verre, lui donnant momentanément l'allure d'un poisson aux yeux globuleux gobant tout ce que le politicien avait à dire. Puis il déglutit avec une petite grimace.
- Ah ouais ouais.
Non, en réalité, vraiment non, il ne comprenait pas tout. Ca devait se voir à son expression légèrement confuse - bouche entrouverte. Mais il ne voulait certainement pas froisser monsieur Bulstrode, ça non. D'ailleurs, il sortit lentement celle de ses mains qui était encore dans sa poche - un peu comme si, par la lenteur de ce geste, Quintus aurait pu ne pas le remarquer. Comme il ne savait pas quoi en faire, il la posa sur sa hanche, épaule un peu trop haute pour que ce fût tout à fait naturel. Puis, tandis que les propos du politicien infusaient lentement dans sa tête, il lui serra très mollement la main.
Ce fut à cet instant qu'il réalisa.
- OH ? Un tailleur ? Pu-tain...
Ca lui était sorti tout seul et aussitôt il lâcha aussitôt la main de Bulstrode pour plaquer la sienne contre sa bouche, histoire d'empêcher d'autres jurons de franchir le seuil de ses lèvres, les yeux écarquillés.
- Pardon m'sieur Bulstrode mais quand même, là j'vous jure c'est abusé, un tailleur quoi, faut pas aller jusque là, moi aussi j'vous aime bien, j'vous aime même vachement vous avez d'la gueule et tout puis la classe tout ça puis vous parlez comme un pharmacien, non sans blague j'ai vachement pensé à vous moi aussi même que j'ai acheté deux cafés chez Starbucks en imaginant qu'j'étais en rendez-vous avec vous et tout 'fin voilà c'est pour dire, c'est partagé hein vraiment cette amitié, c'est comme un coup de foudre entre moi et vous, à Starbucks genre j'parlais tout seul en imaginant qu'on s'racontait nos vies, ah !
Il s'interrompit le temps de faire taire un éclat de rire tout embarrassé, levant une main en l'air, les joues un peu rouges, mais après moults mimiques et roulements involontaires des épaules, il parvint à retrouver un peu de son calme. Son whisky toujours à la main, son sourire s'évanouit peu à peu pour offrir à Quintus un regard plein de compassion. Il secoua la tête doucement en un signe négatif.
- Mais là m'sieur Bulstrode, c'est trop, vraiment, soupira-t-il. J'peux pas accepter pour le tailleur. Une statue de moi quoi, non mais vous en faites beaucoup trop là...
Mieux vaut être craint qu'aimé si l'on ne peut être les deux
Message publié le 18/02/2026 à 21:04
Luke Huston n'avait pas dormi de la nuit. Non pas parce qu'il dormait dans un squat miteux à côté d'une boîte de nuit à la musique assourdissante - ça, il s'y était habitué. Pas non plus parce qu'il avait dérangé son système digestif en mangeant les frites froides laissées par un quidam sur le plateau d'un fast-food non débarrassé - ça aussi, question d'habitude.
Mais parce qu'à chaque fois qu'il fermait les yeux, il pensait à Bulstrode et il avait envie de gigoter des pieds, et de se retourner, et de se retourner encore. Aucune position ne le calmait : il pensait à Son Nouvel Associé et à la carrière brillante qui découlerait forcément de leur rencontre. Quintus Bulstrode bientôt deviendrait Ministre de la Magie et Luke se voyait déjà repousser tel ou tel sorcier d'un bras ferme quand il prendrait un bain de foule, avec une petite oreillette dans l'oreille pour faire comme dans les films moldus.
Enfin, Son Nouveau Futur Associé, plutôt, parce que pour le moment, Luke devait faire ses preuves. Avant qu'il ne se lançât dans la pêche à la jeune femme, Quintus avait insisté pour lui enseigner quelques leçons et lui avait donné rendez-vous à une adresse notée sur une jolie petite carte. Luke était bon en adresses - il l'avait déjà dit - et même s'il connaissait moins Londres que Bristol, il s'était débrouillé pour se rendre à l'endroit convenu et, ô surprise, à l'heure.
Non, en réalité, il avait une heure d'avance. Parce qu'il n'avait rien d'autre à faire ce jour-là (d'ailleurs les autres jours non plus), et pour ne pas avoir l'air trop empressé de rentrer, il se planta devant les grilles en fer forgé du manoir pour observer à la dérobée la jolie allée saupoudrée de cailloux ocres et humides qui conduisait à une porte sombre et cossue. Les toits noirs s'étiraient en angles persuasifs qui crevaient le ciel gris anglais, et quelques ifs au feuillage sombre et touffu dissimulaient de grandes fenêtres élégantes, comme pour préserver une précieuse intimité familiale.
- Woah, souffla Luke à part lui, guettant les vitres pour essayer d'apercevoir quelqu'un.
Est-ce qu'il y aurait la fiancée de Quintus ? Est-ce qu'il avait du personnel ou des elfes de maison ? Soudain, il se sentit légèrement nerveux et contrôla sa propre tenue : veste en cuir par-dessus une chemise pourpre (oui, tout à fait, la même que la dernière fois, parce qu'il n'en avait qu'une seule), jean noir et baskets qui avaient un peu pris l'eau. Habituellement, il se trouvait cool. Mais ce n'était pas cool qu'il fallait être aujourd'hui. Que fallait-il être alors ? Luke se lécha les doigts et se les passa dans les cheveux pour les discipliner, essayant de ranger de côté ses mèches châtains qui ondulaient à cause de l'humidité ambiante.
Puis il repartit faire un tour du quartier.
Il marcha entre les feuilles mortes. Colla son nez entre les grilles d'autres maisons cossues. Contrôla son visage dans le rétroviseur d'un véhicule étincelant devant un hotel luxueux, avant de se faire gentiment envoyer paître par le voiturier.
Au bout d'un long moment à errer ainsi, ses pas le reconduisirent devant le manoir de Quintus. Encore dix minutes d'avance. Il haussa les épaules et sonna. Il s'attendit à devoir se présenter mais, ô surprise, la grille s'ouvrit toute seule, comme par enchantement. Probablement par enchantement, d'ailleurs. Et Luke entra dans le manoir, car la porte elle aussi s'était ouverte à son approche.
L'intérieur du manoir était aussi élégant que l'allure extérieure. Dans le corridor d'entrée, orné de portraits qui le toisèrent d'un air scandalisé, plusieurs portes s'alignaient, mais une seule était ouverte, ce qui lui indiquait le chemin à prendre. Luke se sentait obligé de marcher à pas lents pour ne pas faire de bruit. Il entra dans un salon doté de meubles en bois massifs, dont une table disposée sur un large tapis persan. Luke s'essuya les pieds dessus, avant de voir qu'un peu plus loin, sur un fauteuil en cuir, Son Nouveau Futur Associé l'attendait, une boisson à la main. Luke sentit son coeur battre la chamade et un sourire se peignit sur ses lèvres, éclairant son visage juvénile. Il s'avança, les mains dans les poches de sa veste.
- M'sieur Bulstrode ! Dites donc comment c'est vach'ment beau chez vous. Vous savez quand j'étais jeune j'allais en vacances dans un manoir tout pareil mais pas à Londres et y'avait une piscine. Vous avez une piscine vous ? Enfin c'pas la saison je sais c'est juste par curiosité.
Il se planta à deux mètres du politicien, et en détacha soudain ses yeux pour contempler encore son environnement - lustre, tableaux, bibelots.
- Et vous ça va ? Enfin ça a l'air d'aller plutôt pas mal...
Il sourit béatement. Il avait vraiment tiré le gros lot. Le type était très visiblement riche, ce qui était un signe qu'il était sûrement très bon en affaires, bien meilleur que John - son ancien associé.
- Vous êtes tout seul ? Vous d'vez vous ennuyer si vous êtes ici tout seul. Vous savez moi j'peux v'nir jouer au billard ou au babyfoot magique avec vous si vous vous ennuyez, vous avez une salle de jeux ? J'sais jouer aux fléchettes sorcières aussi mais j'suis moins bon, mais c'est juste car je manque d'entraînement, parce que j'suis pas si mauvais en fait pour lancer des trucs, en fait. Parce que les jeux sorciers des fois c'est un peu piégeux et une fois j'ai lancé une fléchette et elle a fait un demi-tour et elle a failli me transpercer l'oreille. Remarquez ça m'aurait fait un piercing ! Faut dire comme on dit les choses finissent toujours par revenir, mais pas toujours de la manière qu'on croit...
Il continuerait longtemps s'il n'était pas interrompu, mais il savait qu'il serait interrompu, alors autant caser autant de mots que possible avant que cela n'arrivât.
- ... et alors du coup j'ai appris à jouer au billard avec les moldus moi et croyez-le ou pas les boules elles bougent pas quoi y'a pas d'effets spéciaux sur aucune boule vraiment ben ça les amuse quand même et alors bon moi aussi en fait il m'en faut pas beaucoup moi vous savez puis tant qu'il y a une bonne ambiance moi ça m'va bien et...
Message publié le 17/02/2026 à 20:40
- HAAAAAN LES PEEEECS ! ROH LA LA LA LES EPAAAUUULES !
Ces cris provenaient d'une cabine d'essayage d'un grand magasin, une enseigne populaire moldue où se pressaient tant des locaux que des touristes impatients de dégoter un tshirt à l'effigie de la capitale britannique.
Rembobinons.
Quelques jours plus tôt, Luke avait eu une idée. Une bonne, cette fois. Car pour utiliser convenablement le polynectar, il lui fallait un cheveu ou un poil d'une personne en qui il pourrait se transformer pour se rapprocher de la cible que Quintus Bulstrode avait désignée pour lui. Ce même homme avait été généreux pour qu'il pût accomplir sa mission et l'avait doté d'une coquette somme pour couvrir les frais de sa filature. Luke avait eu du mal à en croire le poids de la bourse qu'il lui avait mis entre les mains. C'était si lourd qu'il s'était même posé la question de s'enfuir avec. Mais l'occasion était trop belle de briller et d'avoir un nouvel associé. Surtout que cet associé lui faisait miroiter qu'une telle somme pourrait devenir sa nouvelle normalité pour les mois à venir s'il travaillait correctement.
Par conséquent, Luke avait décidé de s'appliquer. Tout d'abord, il lui fallait trouver la bonne personne. Pour trouver la bonne personne, il fallait être au bon endroit. Luke avait jeté son dévolu sur une salle de sport du centre-ville : c'était là que les londoniens les plus friqués se rendaient, et forcément, il allait trouver parmi eux ce qu'il cherchait. Il prit d'ailleurs un abonnement pour l'année après avoir échangé une part des gallions en livres sterling, investissement qu'il espérait utile en temps et en heure, quand il deviendrait lui-même de la même trempe que Quintus Bulstrode, mais en plus beau. (Pour l'intelligence, il était réaliste.)
Et ce fut donc dans cette salle de sport qu'il trouva l'Homme A Qui Il Voulait Ressembler.
Convaincu de tenir donc le parfait spécimen de l'espèce qu'il chassait dans cette jungle urbaine, Luke dut quand même passer une bonne demi-heure à essayer de pousser de la fonte tout en essayant de n'avoir pas trop l'air de reluquer ce voisin d'appareil de musculation, qui semblait savoir faire du rameur comme s'il travaillait pour une équipe olympique. La sueur dégoulinait dans sa nuque brune et il était parfaitement pas rasé, avec des muscles qui débordaient de son débardeur. Bref, c'était lui. Et en prime, des cheveux suffisamment longs pour être récoltés facilement.
La récolte fut d'ailleurs aussi simple que grossière : quand l'homme s'assit sur un banc pour se passer une serviette sur le visage, Luke laissa tomber son propre poids au sol. Il se dirigea droit vers la cible, sortit son cutter - 4,90£ chez Tool Shop au coin de la rue, pas vraiment ce qui avait généré sa plus grosse dépense pour l'opération, avec le petit manche jaune en plastique - et s'empressa de couper une bonne mèche de cheveux - histoire d'avoir du stock pour l'avenir, ça pourrait toujours servir pour aller pécho dans des pubs.
Après quoi, Luke prit la fuite sous les cris de surprise de la clientèle de la salle de sport.
Il réalisa seulement après avoir couru sur cinq cent mètres dans la rue, hors d'haleine, qu'il s'était enfui sans ses affaires.
Alors il y retourna.
Après une demi-heure d'explications alambiquées que personne dans la salle ne comprit, il fut proprement mis dehors - avec ses affaires, cette fois - par la sécurité, mais la mèche de cheveux bien en poche, ayant argumenté qu'il ne pouvait pas la remettre sur la tête de son propriétaire. Il avait payé son abonnement annuel inutilement, car ils ne le laisseraient plus rentrer. Petit loupé, mais l'objectif était atteint : une bonne poignée de cheveux d'un éphèbe était en sa possession.
Mais toutes ces péripéties valaient bien le résultat.
- HAAAAAN LES PEEEECS ! ROH LA LA LA LES EPAAAUUULES !
Dans la cabine d'essayage, donc, face à un miroir légèrement amaigrissant, Luke contemplait ce magnifique nouveau corps qu'il habitait : les yeux écarquillés, il passait ses doigts sur les muscles saillants, les touchant comme s'il réalisait à peine qu'il s'agissait, pour ce soir tout du moins, de sa chair. Dans le miroir, le visage qui l'observait semblait taillé pour le mannequinat, mais il gardait la bouche ouverte de stupéfaction en s'exclamant encore et encore, faisant fi de ce que pouvaient entendre les autres clients du magasin. Après une minutieuse observation de son torse nu, il remarqua que le pantalon qu'il portait avait un peu craqué, un bouton ayant sauté - la faute à ses muscles abdominaux et fessiers qui remplissaient un peu trop le jean habituel de Luke. Il eut soudain l'idée de tirer dessus pour regarder à l'intérieur de son caleçon.
C'était moins impressionnant que le reste mais ça irait, jugea-t-il.
Trois heures plus tard, dont une petite passée à faire du shopping pour habiller ce nouveau corps, la nuit était suffisamment avancée pour que les foules se déplaçassent des restaurants jusqu'aux boîtes de nuit et autres pubs. Luke avait obtenu de Quintus l'adresse d'un établissement que la jeune femme qu'il visait fréquentait régulièrement. C'était un bar qui donnait sur une rue relativement fréquentée, dont l'entrée était flanquée de gros piliers habillant une façade colorée façon Art Déco. L'enseigne lumineuse brillait dans la nuit et les fenêtres aux vitres fumées suintaient d'une musique faites de basses saturées et de guitares électriques, alternant des rythmes rock à des rythmes plus jazzy pour satisfaire la variété de la clientèle qui se pressait devant les portes. Les fumeurs riaient aux éclats en se bousculant sur le trottoir, et Luke les dépassa avec une allure assurée, vêtu d'un costume noir - le plus cher vêtement qu'il eût jamais acheté dans sa vie - qui s'ouvrait sur un simple t-shirt moulant son nouveau corps de mannequin londonien.
Dès qu'il ouvrit la porte, la chaleur humide de l'intérieur du pub l'enveloppa, et il s'avança en roulant un tout petit peu des épaules. Avec une pointe de déception, il ne trouva pas que toutes les femmes le dévisageaient subitement, mais ce n'était pas très grave : cela lui offrait le loisir de rechercher la personne qu'il était censé épier. Il logea ses lunettes de soleil sur son crâne pour mieux y voir : un long comptoir occupait l'espace à sa gauche et de multiples tables et autres carrés de canapés en cuir s'alignaient à sa droite et jusque profondément dans la grande pièce aux plafonds hauts ornés de lampes noires suspendues qui rappelaient un style industriel. Les lumières jaunes et tamisées rendaient l'endroit intimiste malgré le bruit ambiant et l'odeur de l'alcool. Tout au fond, un groupe de musiciens jouaient devant quelques danseurs et danseuses animées, et Luke progressa tranquillement dans cette direction quand il la vit : Caecilia Fawley. Reconnaissable à sa longue chevelure brune, son visage parfaitement composé. Luke sentit son coeur - enfin, celui de l'inconnu vachement plus beau que lui - tambouriner dans sa poitrine.
Il s'avança sans réfléchir puis il réalisa subitement un petit détail : personne ne semblait venir ici seul. Tout le monde semblait accompagné. Mais c'était trop tard. Ses jambes le portaient en avant. Il y avait une table libre juste à côté de Caecilia. C'était sa chance.
Alors il s'y rendit - petit roulement des épaules - le visage sans émotion, pour se laisser tomber sur l'un des canapés en cuir devant la table libre encore encombrée de quelques verres vides.
Regard à droite.
Merde, elle m'a vue.
- J'ATTENDS QUELQU'UN.
Merde, j'étais pas censé lui parler.
C'était sorti tout seul. Tant pis. Il lui sourit. C'était un sourire aux dents parfaitement alignées, entouré d'une petite barbe parfaitement entretenue, qui tenait sur une mâchoire carrée comme dans les films américains. Mais c'était aussi un sourire un peu crispé façon j'ai mal au bide.
Défaire les frontières du sang
Message publié le 12/02/2026 à 16:20
Quoiqu'on pût dire sur les compétences et les qualités de Luke, il fallait savoir qu'il avait, très objectivement, un sixième sens : au moindre couvert posé un peu plus brusquement que d'ordinaire, à la moindre intonation agacée, il savait reconnaître une hostilité dangereuse en une fraction de seconde. Lorsqu'il était enfant, et que son père rentrait du travail, il lui suffisait, depuis sa chambre, d'entendre la façon dont la porte était refermée pour savoir s'il passerait une soirée tranquille ou non. Au milieu d'une journée, il suffisait d'un souffle de ce même père devant la télévision pour savoir qu'il valait mieux faire demi-tour et ressortir dehors. Au milieu de la nuit, il suffisait d'un gémissement de sa mère pour savoir qu'elle passait un mauvais quart d'heure, et qu'il devait rester parfaitement immobile pour ne pas trahir qu'il était éveillé, au point de surveiller que sa propre respiration était la plus silencieuse possible. Il décryptait cette hostilité latente parfois avant même qu'elle fusse tout à fait perçue par celui qui en était l'auteur.
Et quand il la percevait, son corps se figeait brusquement, son visage perdait ses expressions grotesques pour devenir neutre, et tout tournait comme au ralenti autour de lui.
- Ouais, ok.
Et comme par magie, alors, il comprenait plutôt pas trop mal ce qu'on lui disait, pourvu que les instructions fussent simples. Les mains sur la table : fait. La voix basse : entendu. Ecouter attentivement : en cours.
Luke était devenu très sérieux. Son attention était toute focalisée sur l'homme en face de lui et le restaurant avait en apparence retrouvé sa tranquillité depuis que lui-même s'était tu. Et il comprenait.
Alors, pas tout. Pas "plébéien". Mais il retenait le mot, il se renseignerait plus tard.
- Non, non.
Il ne voulait pas décevoir monsieur Bulstrode, non. Puis il ne voulait pas être tué non plus par ces femmes qui avaient l'air de plus tenir de mangeuses d'hommes finalement que de jolies femmes à croquer. Pourquoi voudraient-elles l'égorger ? Il n'avait rien fait lui ! Enfin, pas aujourd'hui !
Luke s'humecta les lèvres en regardant la soupe qu'on posait devant lui. Il n'avait plus très faim. En fait, il aimait les fish'n'chips, et les burgers, et aussi les bonbons. Les soupes, bon, pas trop. Mais si Bulstrode mangeait sa soupe, pas de problème, il ferait tout pareil, il mangerait sa soupe aussi. Donc il saisit une cuillère et se mit à manger en tâchant d'imiter le politicien du mieux qu'il pouvait. Sa soupe à lui faisait juste un bruit de "ssslurrp" de temps en temps. Et il l'entendait bien, le pauvre, catastrophé que sa soupe à lui fusse moins bien élevée que celle de monsieur Bulstrode.
- C'est la bague de m'sieur Fawley qui m'a demandé de les suivre, répéta Luke pour montrer qu'il avait compris.
Mais pourquoi un mari ferait suivre sa femme par un type comme lui ? Non, non, il ne poserait pas la question, monsieur Bulstrode savait certainement mieux que lui.
Luke opina positivement du chef. Monsieur Bulstrode s'en voudrait s'il lui arrivait quelque chose. Au fond monsieur Bulstrode l'aimait bien, c'était lui qui était un peu trop enthousiaste parfois, il le savait bien qu'il débordait un peu, on lui avait déjà dit. C'était le coup de la limousine. C'était trop, la limousine, effectivement, il n'avait pas bien réfléchi.
- D'accord, d'accord. Nan mais j'ai tout compris c'te fois-ci m'sieur Bulstrode. J'plaisantais avant, c'était tout.
Slurrp. Et merde, elle recommençait !
Il n'osa rien dire de plus, mais parut un peu fâché contre sa soupe et lui fit des yeux méchants. Incroyable qu'elle se fît remarquer maintenant, celle-là.
Le serveur, lui, reparut.
- Puis-je vous conseiller un vin pour accompagner le plat principal, messieurs ?
Luke resta silencieux, et son regard alla à Monsieur Bulstrode, parce que c'était Monsieur Bulstrode qui décidait.
Défaire les frontières du sang
Message publié le 11/02/2026 à 20:54
- Ah ouais ouais, ok ouais.
Voilà bien longtemps que Luke n'avait pas rencontré quelqu'un qui voyait en lui un homme de valeur. Il avait fini par poser ses deux mains sur ses genoux parce que sur la nappe, il créait malgré lui des tâches plus sombres à cause de la sueur de ses mains, alors c'était mieux ainsi.
Luke se pencha sur la photo glissée devant lui et scruta les silhouettes en fronçant les sourcils. Deux d'entre elles étaient de très jolies femmes, et sa bouche s'arrondit en un O de surprise silencieux. Ses yeux glissèrent ensuite vers la chevalière ; il supposa qu'il s'agissait d'un bijou d'une grande valeur.
- J'suis vach'ment touché qu'vous m'faites confiance comme ça, il dit en faisant de gros yeux impressionnés vers Quintus.
Quel homme généreux. Pas étonnant qu'il voulait assainir le monde pour le rendre pur comme lui. Luke secoua la tête d'un air de compassion.
- Vous devriez faire plus attention m'sieur Bulstrode, y'a des gens y sont pas comme moi ils en profiteraient de votre gentillesse hein, si j'étais pas moi, j'aurais pu partir avec votre bague et vous m'aurez jamais revu ! Quelle chance vous avez que vous êtes tombé sur moi quand même.
Luke s'empressa d'ailleurs de prendre la chevalière et de la faire disparaître dans l'une de ses poches en jetant des regards rapides autour de lui, comme si un serveur aurait pu l'apercevoir et essayer de la leur dérober. Ses yeux s'agrandirent de nouveau.
- Du POLYNECTAR ?! Woah, j'ai toujours rêvé de ressembler à quelqu'un d'autre !
Personne en particulier, juste quelqu'un d'autre, car il se savait parfois un peu disgrâcieux. Il mettait ça sur le compte de son physique, n'ayant pas bien compris que ses manières et ses doigts gras avaient plus à voir avec le refléxe de répulsion qu'il générait chez les autres que ses traits somme toute très communs.
- HAN ! J'pourrais choisir de ressembler à une STAR ! Et comme ça elles pourraient vraiment pas se douter qu'en vrai c'est moi !
L'enthousiasme le reprenait subitement et il oublia de parler à voix basse. A quelques tables, un couple bien habillé leur jeta des coups d'oeil curieux, mais Luke ne remarqua rien.
- Imaginez j'viens transformé en le chanteur des Mandragores Hurlantes ! Imaginez elles sont fans et tout, les filles elles adorent ce groupe, j'pourrais faire genre "ouais ouais j'vous emmène dans ma limousine volante vous pourrez papoter autant qu'vous voulez les filles" ! Et PAF là j'entendrai tout !
Il ne put s'empêcher de lever les mains pour mimer une attitude généreuse puis de taper quatre de ses doigts dans sa paume pour souligner ses derniers mots. Ensuite il dansa légèrement comme le chanteur des Mandragores Hurlantes ne le ferait certainement pas, se mordant la lèvre inférieure de fierté.
- Haaan elles y verront que du feu j'vous jure. Bon après faut j'fasse gaffe si elles cherchent la limousine derrière. Vous auriez pas une limousine volante par hasard ? Roh la la c'est une mission pour moi ça M'sieur Bulstrode j'vais vous faire ça aux p'tits lardons comme on dit elles auront plus de secret pour vous ces dames-là ! Aaaah...
Ca, c'était le son du soupir de bien-être qu'il ressentait soudain. Enfin une opportunité à la hauteur de son potentiel. Quelle chance il avait eu de rencontrer monsieur Bulstrode ce jour ! Et dire qu'il y a encore deux semaines il ne se lavait pas régulièrement les cheveux ! Tout ça, c'était le fruit de ses récentes bonnes résolutions, il en était sûr.
Pour s'aider à mémoriser les visages, il se replongea dans la contemplation de la photo quelques instants. Il tirait un peu la langue en en pinçant le bout avec les lèvres pour mieux s'aider à rester concentré, ce qui n'était pas évident maintenant qu'il pensait pouvoir emmener des filles dans une limousine volante.
- Nan ça va vous inquiétez pas j'ai tout compris ! Mais elles s'appellent comment la blonde et la brune ? Parce que si faut j'fasse tous les bars pour les trouver j'suis pas rendu, si vous avez un nom une adresse ça ira quand même plus vite. J'vous ai dit j'étais fort pour trouver les adresses ? C'est depuis mon entreprise de livraison ça. Après quand vous dites elles me menaceront ou pire, c'est genre gentillet hein ? Genre elles me menaceront d'appeler la police ou un truc dans le genre ?
Il releva le nez de la photo pour guetter l'expression du politicien.
Défaire les frontières du sang
Message publié le 10/02/2026 à 17:28
- Ah ouais ouais ouais, approuva Luke à voix basse, flatté de toute façon d'en être déjà au stade de l'entretien d'embauche.
C'était vrai que dans des endroits pareils, il valait mieux que Quintus fût celui qui s'exprimât pour eux deux. Luke le suivit sans plus mot dire et ses yeux semblaient lécher tout ce qui lui tombait sous le regard : les nappes en satin bleu, les petites bougies qui flottaient ici et là avec discrétion, les bouteilles aux bulles brillantes qui habillaient un mur, et bien sûr, la pianiste. Il la lécha du regard un peu plus longtemps, mais il fut bien obligé de se concentrer sur l'installation à la table dès qu'ils furent arrivés à destination. Luke défit sa veste et la jeta négligemment sur le dossier de sa chaise avant de se laisser tomber dessus lourdement - mais il avait au moins eu le bon sens de se taire un peu. Surtout si cela pouvait lui permettre d'apprendre à inspirer la confiance : ça n'avait jamais été son fort jusqu'ici.
- Ouais ouais, approuva-t-il encore en secouant la tête positivement, nan moi non plus j'aime pas tergiva.. tervi... J'aime pas quand on gigote trop non plus.
C'était bien ça que ça voulait dire de toute façon, non ?
C'était sans importance. Les yeux de Luke s'écarquillèrent, et il ne put s'empêcher de dévorer de nouveau l'endroit du regard. C'était sûr, il n'avait jamais mangé les plats d'un si bel établissement. Enfin, si, si certaines choses finissaient à la poubelle et qu'il passait à l'arrière, dans la ruelle. Ca, c'était arrivé. Mais pas assis à une table comme un vrai client, quoi. Soudain, il sentit son coeur battre un peu plus fort. Quintus lui posait une question. Il n'avait jamais été bon pour répondre à des questions, en particulier à l'école. Mais là, il jugea qu'il pouvait être sûr de son coup. Et si ça ne marchait pas, il ferait comme son vieux copain à la guitare. Il partirait avec l'air de celui qui n'en avait rien à foutre de toute façon. Mais sans la guitare, parce qu'il n'avait pas de guitare. Alors il avait bien pensé à s'en procurer une, puis il s'était dit qu'on risquait de lui demander d'en jouer. Malin, il n'avait donc pas cédé à s'affubler de cet accessoire ; d'autant plus que dans un restaurant pareil, il n'aurait pas su où la poser.
Cessant de chercher où on posait les guitares dans une salle comme celle-ci, Luke se reconcentra sur l'homme en face de lui.
- Ouais ben alors, bien sûr j'peux donner un coup d'main, et il s'trouve moi j'suis très Polly volant comme on dit, j'suis un homme à tout faire, m'sieur Bulstrode, mais vraiment tout. Genre j'suis un homme à vraiment tout faire, j'peux vendre des trucs, j'peux livrer des colis, j'peux surveiller des salles, j'peux même surveiller des gens si vous voulez. Par exemple j'peux surveiller votre fiancée ou votre voisine, mais enfin j'sais pas trop ce que ça irait faire avec vos frontières. Alors sinon j'suis super fort à aller chercher des tout p'tits trucs dans les espaces coincés, vous savez genre si vous avez perdu votre clé dans une plaque d'égouttière, moi j'me débrouille j'vais vous le chercher. Et sans magie hein s'il vous plaît, même pas besoin. Sinon j'ai d'jà élevé des rongeurs pour leur apprendre à faire des tours, j'ai un bon feeling avec eux depuis toujours. Pour en rev'nir aux frontières, j'peux casser des trucs s'il faut, et aussi j'suis sûr j'peux les traverser. Genre vous voyez les barbelés et les barbus moi j'passe fiou fiou fiou personne me voit...
Luke s'interrompit pour mimer la furtivité avec les mains, faisant rouler ses épaules comme s'il rampait au sol avec rapidité.
- Tout en filetage, conclut-il avec sérieux.
Après quoi, il posa ses mains sur la table. Elles étaient un peu moites, alors il les posa à plat en espérant que le satin bleu allait les sécher un peu. Il eut un bref soupir, son enthousiasme retombant un peu.
- Après j'sais des fois j'suis pas très clair on m'la d'jà dit. Mais après c'est quoi que vous avez besoin vous ? Parce que moi j'ai d'jà travaillé et si on m'dit bien qu'est-ce qu'il faut faire je le fais bien. A Bristol, j'avais un associé, ça marchait du tonnerre, on avait une entreprise de livraison. Mais bon, il était jaloux car j'travaillais mieux qu'lui, puis ça s'est fini en poisson fumé, c'est dommage.
Ses yeux se détachèrent un moment de Bulstrode, errèrent vers la pianiste. Il haussa les épaules, comme s'il avait eu une pensée pour lui-même, avant de revenir à son interlocuteur. Il s'avança un peu plus vers la table, raclant la chaise au sol, comme si soudain il voulait regarder Bulstrode d'un peu plus près. Les lunettes, le visage. Il fronça un peu les sourcils, s'humecta les lèvres, pris dans une intense réflexion.
- Après quand vous dites que ça pourrait être ma vie dorée et tout, vous êtes sérieux ou c'est genre métamorphique ?
Défaire les frontières du sang
Message publié le 09/02/2026 à 08:03
Bishop Bishop avait décidé de ne pas suivre. Luke ne s'en formalisa pas, haussant les épaules sans rebondir sur les derniers échanges entre les deux hommes. D'une part parce qu'il n'était pas sûr de bien tout comprendre, et d'autre part parce qu'il avait l'habitude d'être entouré de gens qui s'insultaient. C'était pour lui la même chose que de passer devant deux chiens qui aboyaient en se cherchant des noises : tout au plus, un petit spectacle vers lequel tourner les yeux, mais somme toute très commun, et qui se dissiperait bientôt.
Un regain d'intérêt se ralluma toutefois dans les yeux de Luke quand celui-ci constata que non seulement Quintus allait véritablement lui payer à boire mais qu'en plus, il l'appelait déjà par son surnom. Un sourire s'étira sur son visage d'une oreille à l'autre, tandis que, les mains dans les poches, il se hâtait à la suite du politicien, allongeant son pas pour pouvoir le suivre dans la brise fraîche qui les poussait tous les deux vers le bout de la rue.
- Ah ben ouais ben POURQUOI PAS ! dit-il avec un peu trop d'enthousiasme.
Attention Huston, pas trop enflammé. Avoir l'air tout juste cool. En plus des cheveux propres, c'était un ticket gagnant de faire celui qui était tranquillement enjoué pour les petites choses de la vie, mais sans s'y attacher. Vivre au jour le jour, prendre le plaisir là où il était. Il avait connu un spécialiste, il n'y avait pas tant d'années. Un type qui se promenait avec sa guitare et sur lequel toutes les filles bavaient. Celui-là ne s'embarrassait jamais d'un problème, ne s'attardait jamais quand les sirènes de la police venaient briser une soirée : il prenait ce qu'il y avait à prendre puis s'en allait sans regret.
Cela faisait bien quelques années maintenant que Luke avait essayé de vivre comme ça, avec un succès plus ou moins mitigé, mais il n'avait pas encore abandonné. Quand ça ne marchait pas, il se rabattait sur un autre modèle : celui du garçon bagarreur qui savait se faire respecter, qui apprenait aux autres le respect à coup de poings et de manchons de cuir volés à un plus faible que soi.
Entre les deux modèles, parfois, il oubliait d'être quelqu'un et il observait avec fascination - la bouche ouverte et les sourcils froncés - les fourmis qui grimpaient le long d'une gouttière rouillée.
Mais bref, aujourd'hui il y avait plus intéressant que des fourmis. Luke allongea le pas pour rester aux côtés, et non derrière l'homme qui parlait si bien.
- Hé donc ça fait longtemps qu'vous faites de la politique ? Vous avez une équipe qui vous suit et tout et tout ? Et vous êtes marié ? Et les lunettes c'est juste pour faire intelligent ou vous y voyez vraiment pas grand chose ? Vous m'voyez toujours si vous les enlevez ?
C'était un détail mais les détails ça comptait. Les deux hommes tournèrent à l'angle d'une rue aux devantures cossues. Ils s'arrêtèrent devant un établissement signalé par des flambeaux aux flammes bleues qui invitaient avec distinction à un arrêt pour se restaurer. A l'entrée, un sorcier leur ouvrit en les apercevant dehors - il avait les mains gantées de blanc et fit un geste pour les laisser passer.
A l'intérieur, l'ambiance était feutrée. C'était comme si tous les bruits de l'extérieur - le vent, les grincements, les discussions des passants, les talons d'une femme pressée - soudain avaient été aspirés et réduits à néant pour ne plus laisser qu'une mélodie légère, jouée au piano, accompagner leurs pas dans un petit couloir à la moquette qui les rendaient aussi silencieux que des félins. Luke se sentit obligé de sortir les mains de ses poches et les essuya sur sa veste. Ou bien il essuyait sa veste avec les mains, on ne savait pas trop. (Lui non plus.) Il jetait des coups d'oeil un peu mal à l'aise autour de lui, s'arrêta sur le visage de Bulstrode qui lui, semblait parfaitement dans son élément. Luke s'humecta les lèvres.
- Ouh, c'est chic ici hein, chuchota-t-il, bientôt interrompu par l'arrivée d'un autre sorcier aux mains gantées de blanc.
- Bonjour messieurs. Vous avez réservé ?
- Nan, répondit Luke du tac au tac. Mais vous l'avez pas reconnu ? C'est m'sieur Bulstrode enfin, vous avez forcément une place pour lui !
Silence. Le serveur cligna des yeux, impassible, en observant Luke.
- Enfin, heu, pour moi aussi du coup hein ? Parce qu'il vient pas manger tout seul genre. Alors c'est sûr moi j'ai pas réservé, j'savais même pas fallait réserver, mais en fait aussi faut prévenir, parce que nous on s'est dit on allait manger quand on a eu faim, on n'avait pas prévu d'avoir faim ici et maintenant, d'jà vous avez de la chance on a vu vos lampadaires dehors parce que...
- J'ai une table pour deux, coupa le serveur en se tournant vers Bulstrode, à la recherche d'une lueur de raison.
Défaire les frontières du sang
Message publié le 03/02/2026 à 20:25
- Wahou, Quin-tus, fit Luke en apparté, à voix basse, votre prénom ça claque, on dirait qu'vous êtes le fils d'un empereur roumain.
Petit sourire en coin, puis Luke s'absorba dans une écoute attentive du politicien. Il secouait la tête de haut en bas à chaque fin de phrase, même si parfois un vague froncement de sourcils peignaient sur ses traits l'ombre d'un doute ou d'une incompréhension - qui pouvait donc être Lénanti, sinon une descendante de Cléopâtre exilée dans sa tour en Côte d'Ivoire ? Mais peu importait.
- C'trop poétique c'que vous dites, j'saura pas parler comme ça c'est sûr.
Il secoua de nouveau la tête pour appuyer les arguments du politicien face à Bishop Bishop, un instant persuadé qu'on ne pouvait ne pas tomber sous le charme d'une telle rhétorique. D'ailleurs, il avait l'air convaincu, non ? Les yeux de Luke allaient de l'un à l'autre, un peu confus, et il resta silencieux pendant cet échange un brin trop technique pour lui. A quelques pas de là, une femme dictait quelques mots à une plume à papote tandis qu'elle immortalisait la scène en prenant quelques clichés animés qui paraîtraient peut-être dans un journal local, voire dans la Gazette du Sorcier très prochainement. Luke arbora son plus beau sourire et leva la main pour faire coucou, ce qui eût le don de tirer une moue d'incompréhension confuse chez la journaliste. Elle préféra ranger son matériel et Luke la regarda partir d'un pas pressé tandis qu'il affichait une petite moue déçue. Il revînt à la conversation.
- Sinon vous voulez pas on va boire ou on va casser des frontières non ? Vous discuterez en chemin !
Après tout, le vent se levait un peu plus fort dans la ruelle, poussant les passants à se hâter dans les boutiques qui les intéressaient en tenant pour certains leurs chapeaux pointus. Luke retourna d'ailleurs le col de sa veste pour se protéger la nuque. Cela lui donnait un petit air de gangster extraverti, et il passa entre les deux interlocuteurs pour les pousser à se mouvoir.
- Allez viens avec nous Biche Biche ! encouragea-t-il, son enthousiasme finalement retrouvé.
D'aucuns passaient parfois à côté du fait que Luke avait bon coeur. D'autres évitaient de passer à côté tout court parce qu'il sentait souvent un peu fort le fish'n'chips.
Défaire les frontières du sang
Message publié le 31/01/2026 à 08:03
L'air de rien, Luke avait légèrement gonflé le torse face aux remerciements de Bulstrode. Voilà, il était pris pour quelqu'un de sérieux. Ca, il était sûr que c'était depuis qu'il se lavait les cheveux une fois par semaine ; ça et la chemise sous son pull, dont le col pourpre dépassait. Depuis, il y avait des gens qui l'appelaient Monsieur, et aujourd'hui, même, cher Monsieur.
- Luke Huston, répondit Monsieur avec beaucoup de sérieux. Mais vous pouvez m'appeler Luke ! Des fois mes amis m'appellent Lucky Luke aussi, si vous voulez !
Même si dernièrement il jugeait qu'il n'avait pas eu beaucoup beaucoup de chance, et pas beaucoup beaucoup d'amis non plus. Il y avait bien eu Edgar le Cafard, à qui il se confiait souvent dans sa cellule d'Azkaban, mais après mûre réflexion il avait décidé de le laisser derrière lui, et de ne pas l'emmener à Londres, où d'autres familles cafards qui connaissaient mieux le territoire l'auraient certainement harcelé.
Bref donc, les amis se faisaient étrangement rares quand vous faisiez un passage en prison. Mais ça, Bulstrode n'avait pas besoin de le savoir. Luke lui emboîtait le pas avec une grande détermination - bien content que l'autre lui eût proposé de l'inviter parce que c'était un sandwich de sauvé pour la fin de la journée - quand un type avec une barbe de dix-sept jours s'interposa.
- Les FRONTIERES, intervint Luke avec une véhémence enthousiaste, pointant du doigt l'affiche que l'homme tenait dans sa main.
C'était bien écrit dessus, justement, mais il savait que tout le monde ne savait pas lire, lui-même avait eu des difficultés, et encore souvent aujourd'hui il avait la flemme. Mais cette fois, il avait lue l'affiche, parce qu'il l'avait vue plusieurs fois pendant qu'il traînait ses guêtres dans la rue à faire semblant d'attendre quelqu'un pour guetter le moment où une mamie étourdie pourrait lui offrir un billet de son sac à main. (Techniquement il ne mentait pas donc, il attendait bien quelqu'un, simplement, il ne savait pas qui.)
- C'est pas à propos des corporations en fait, mais moi aussi j'croyais au début, reprit-il avec un ton tout à fait sérieux, parce que le dénommé Bishop Magnus Bishop (avait-on idée de nommer un enfant par un nom qui était déjà présent dans le nom de famille ? Son père était un enfoiré, mais il ne l'avait quand même pas appelé Huston Huston.) le prénommé Bishop donc avait l'air quand même un peu sceptique ou vexé, il ne savait pas trop. Y s'bat contre la pression des frontières, et on va l'aider à les casser ! Il faut les casser parce que les parias, c'est pas rien ! Ca suffit de nous mettre au grand écart maintenant !
Luke n'était ni hybride, ni même né-moldu. Mais il se sentait appartenir à cette frange de la population sorcière qui n'était pas reconnue à sa juste valeur.
Il avait parlé un peu fort. Façon Bulstrode sur une estrade, le public en moins, car la foule s'était à peu près dissipée pour retourner vaquer à ses occupations, même si quelques personnes leur jetaient des regards curieux. Il y eut un flottement pendant lequel un coup de vent fit grincer les quelques écriteaux fichés dans les murs de certaines boutiques alentour. Luke enfonça les mains dans ses poches, et il regarda Quintus avant de reprendre en direction de l'homme.
- Mais 'fin il explique mieux qu'moi, admit-il en baissant d'un ton, avec un mouvement de tête vers Bulstrode.
Les cheveux propres ça faisait pas tout non plus.
Défaire les frontières du sang
Message publié le 21/01/2026 à 11:23
C'était une drôle de foule qui s'était réuni là, et au milieu d'eux, vêtu d'une veste cuir sombre et ses cheveux peignés - mais un peu gras, il fallait bien le dire - un jeune homme se frayait un chemin, les mains dans les poches, jouant des épaules sans guère ménager ceux qu'il écartait sur son passage.
Luke Huston fréquentait le Chemin de Traverse depuis très récemment. Il n'était pas encore revenu à Pré-au-Lard, là où il avait créché quelques mois après être sorti du système académique sorcier, sans diplôme en main, mais ayant développé une bonne aptitude à squatter les appartements laissés vides. Il savait que les habitants là-bas l'avaient repéré. C'étaient sûrement même l'un d'eux qui l'avait dénoncé - alors qu'il ne faisait rien de mal. Il s'occupait principalement, à l'époque, de son propre plaisir et parfois un peu de celui des autres.
Bref, les gars qu'il avait appelé autrefois ses associés n'avaient jamais pris de nouvelles de lui pendant qu'il était enfermé à Azkaban, aussi n'était-il pas pressé d'aller se montrer là-bas. Surtout sans un sou en poche.
Alors à la place, le voilà à traîner alternativement sur le chemin de traverse et sur l'allée des embrumes. Il s'y payait un café ou une bière quand il trouvait un peu de monnaie - elle poussait comme des champignons qu'il fallait récolter, généralement dans les sacs de femmes âgées venues faire du lèche-vitrine. Luke les choisissait : il avait des principes, vous voyez. Il ne volait pas aux pauvres. Il volait à ceux qui arboraient des signes évidents de richesse, et quand il apercevait un profil qui lui convenait, il sortait des bois pour faire son Huston des Bois et rendre justice.
Ce n'était pas les opportunités qui manquaient dans une foule telle qu'elle s'était amassée aujourd'hui sur le Chemin de Traverse. Mais une fois n'était pas coutume, Luke avait décidé de s'intéresser à ce que scandait le type bien habillé sur l'estrade. Il n'était pas sûr de bien comprendre, mais des commentaires autour de lui lui confirmèrent l'idée générale.
- Ouais, s'rait grand temps que quelqu'un s'occupe de ces privilèges des Sang-Purs une bonne fois pour toutes ! grondait un type qui faisait une tête de plus que lui.
- J'ai une amie qui a un fils cracmol, vous savez qu'elle le cache à ses voisins ? C'est une honte, dit une petite femme d'une trentaine d'année et vêtue d'un tablier.
- Ouais, intervint Luke avec véhémence entre eux deux. Faut leur régler leur compte !
D'autres gens acquiescèrent, certains lui jetèrent une oeillade plus méfiante. Luke poursuivit son chemin : le type était descendu de l'estrade et serrait des mains. Ca allait bien à Luke. Personne ne voulait l'employer ? Il s'emploierait lui-même au compte d'un type comme ça. On tirait toujours quelque chose des gens bien habillés.
Il traversa la foule en diagonale, et quand Bulstrode poursuivit son serrage de mains, il finit inéluctablement par tomber sur Luke - le visage dur, le regard intense qui sautait presque à la gorge du futur ministre.
- J'suis carrément d'accord avec tout c'que vous avez dit, l'idée de l'équitation pour tout le monde et tout, moi ça me parle, dit-il avec aplomb pour couvrir les murmures de la foule qui commençait à se disperser, quand il eût réussi à attraper la main de Quintus, qu'il serra avec un brin de brutalité - plus mesurée toutefois qu'on aurait pu s'y attendre vu son attitude un peu rustre. Les parias sont pas rien moi j'dis ! On compte aussi ! Moi j'vais les défoncer les frontières si vous m'laissez faire. Vous avez pas besoin d'un coup d'main d'ailleurs ?
Quintus continuait son cheminement après avoir lâché sa main, mais Luke l'empêcha de serrer la main suivante - à la place, il marchait avec lui, côte à côte comme s'il faisait tout naturellement partie de sa sécurité.
- Vous faites quoi après ? J'vous offre un verre moi. Qu'on discute. Ok ?